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LA
GUERRE DE CENT ANS
ET LA BATAILLE DE NOUAILLE (1356)

Le mythe de la bataille de Nouaillé :
Le roi Jean Le Bon et son fils, Philippe,
"Père gardez-vous à droite, gardez-vous à gauche"
En
1356, Nouaillé fut le théâtre d'une des plus grandes défaites
de l'histoire de France. Le roi de France lui-même, Jean Le Bon, fut
fait prisonnier par les Anglais, et l'armée des chevaliers français
fut anéantie. Pourquoi une telle bataille a-t-elle eu lieu, et pourquoi
s'est-elle déroulée à Nouaillé? Quelles versions,
les nombreux historiens qui l'ont étudiée, en ont-ils données?
Quelles furent les conséquences de cette défaite? Avant d'essayer
de répondre à ces questions, il est nécessaire d'examiner
les relations franco-anglaises en cette première moitié du XIVe
siècle.
Une
querelle pour la succession au trône de France. 
Tout
a commencé en 1328, à la mort du dernier roi capétien
- le troisième fils de Philippe le Bel - qui n'avait pas d'héritier
mâle direct. Le roi d'Angleterre, Edouard III - qui se trouve être,
par sa mère Isabelle de France, le petit fils de Philippe le Bel -
réclame la couronne de France. Les barons français considèrent
que la dignité du roi de France, comme celle de pape ou d'empereur,
est trop haute pour pouvoir être transmissible par une femme (référence
à la loi salique?). D'autre part, ils ne souhaitent pas un prince "qui
n'est pas du royaume". C'est pourquoi ils choisissent le neveu de Philippe
le Bel, Philippe VI de Valois. Edouard III conteste ce choix. De ce conflit,
naît une longue guerre coupée de trêves que l'on a appelée
: la guerre de Cent Ans 1.
Dans
le royaume de France - qui couvre alors les 4/5 de la France d'aujourd'hui
-, l'autorité du roi s'exerce d'abord dans "le domaine royal"
: ce dernier, qui s'est bien agrandi depuis Hugues Capet, correspond aux 3/4
du royaume. Ailleurs, l'autorité du roi ne s'applique que d'une manière
indirecte : en particulier en Bourgogne, en Bretagne, et en Flandre. Quant
au fief de Guyenne - qui s'étend de Saintes à Dax -, il appartient
toujours au roi d'Angleterre depuis le temps où Aliénor d'Aquitaine
- après avoir divorcé du roi de France Louis VII - avait épousé
en 1152, Henri Plantagenêt, comte d'Anjou et roi d'Angleterre.
Dans
un premier temps, le roi d'Angleterre Edouard III, évincé du
trône de France, paraît s'incliner devant le fait accompli. En
1329, il se reconnaît le vassal du roi de France en lui prêtant
hommage pour la Guyenne. Puis en 1338, il renie cet hommage et prend de lui-même
le titre de roi de France.
Les
débuts de la guerre de Cent Ans 
Sur
le continent français, le roi d'Angleterre bénéficie
d'atouts, avec deux têtes de pont, l'une en Guyenne, l'autre en Picardie
(Ponthieu). Il a aussi le soutien des Flamands et de nombreux barons, normands
et bretons. Ceci explique la facilité avec laquelle il peut débarquer
des troupes en France. Celles-ci y mènent des chevauchées, sortes
de razzias où elles pillent châteaux et abbayes. Outre le butin
qu'elles procurent, les chevauchées anglaises ont un but politique
: elles permettent au roi d'Angleterre d'affirmer sa puissance. Cette tactique
de guerre, très mobile, surprend toujours le roi de France. Pour répondre
aux incursions anglaises, il doit constituer, à chaque fois, sa propre
armée - difficile à rassembler - en faisant appel à "ses
fidèles vassaux" qui, de toute façon, n'y participent qu'à
leur gré.
1346
: bataille de Crécy - saccage de Poitiers
1346
va être une année désastreuse pour le roi de France, Philippe
VI de Valois. Les Anglais reprennent leurs chevauchées à travers
la France. Le 26 août, c'est la défaite de Crécy : les
archers du roi d'Angleterre, Edouard III, triomphent des chevaliers français
gênés par leurs lourdes armures. Le 12 septembre, son frère,
Henry de Lancastre, envahit la Saintonge et le Poitou, prend Lusignan, attaque
Vivonne - qui préfère monnayer sa liberté - et s'empare
de Poitiers. Le chroniqueur Jean le Bel raconte : "La ville fut prise
de force, et plus de six cents hommes furent tués, vignerons, bouchers,
gens de métiers et autres. La cité fut entièrement pillée,
les églises brisées, tout y fut dévasté...les
bourgeoises violées...Ils demeurèrent là pendant dix
jours, puis ils s'en allèrent"
En
regagnant Bordeaux, la même troupe incendie Montreuil-Bonnin... On pourrait
citer bien d'autres agressions.
Dix
ans plus tard, le 19 septembre 1356, avait lieu la bataille de Nouaillé
que les historiens nationaux présentent comme la troisième bataille
de Poitiers (après celle des Francs de Clovis contre les Wisigoths
en 507, et celle de Charles Martel contre les Arabes en 732).
Les
causes de la défaite de la bataille de Nouaillé 
Dans
le cadre des fêtes médiévales de Nouaillé, en juillet
1992, madame Elisabeth Carpentier, professeur d'histoire médiévale
à l'Université de Poitiers, prononça une conférence
sur le thème de la bataille. Nous en avons extrait l'essentiel pour
rédiger la présentation qui suit.
1356
: Une défaite inexplicable pour les contemporains de l'événement
En
1356, la guerre de Cent Ans est commencée depuis près de vingt
ans, mais elle n'est pas permanente. Le royaume de France est encore le grand
royaume, le plus riche et le plus peuplé d'Occident. A côté,
l'Angleterre n'est qu'un petit pays, bien moins riche et cinq fois moins peuplé.
La défaite de Crécy avait frappé les imaginations. Celle
de Nouaillé surprendra encore plus. Car, cette fois, le roi de France
a été capturé. C'est une véritable catastrophe,
une "déconfiture" comme on disait à l'époque,
incompréhensible, et que l'on ne pouvait expliquer alors que par une
trahison. Après six siècles, on cherche encore des explications.
On
connaît la bataille de Nouaillé par des textes du temps : ce
sont les chroniques, notamment celles de Froissart. Il faut y ajouter quelques
textes et des lettres des participants (comme les deux, écrites par
le Prince Noir) et quelques autres documents.
Le
déroulement de la bataille 
Les
chevauchées anglaises reprennent. En 1356, le roi d'Angleterre, Edouard
III, envoie en France ses deux fils : le duc de Lancastre en Normandie, et
le prince de Galles - surnommé le Prince Noir, à cause de son
armure - en Guyenne, où il rassemble, dès le mois d'août
1356, une armée de six à huit mille hommes composée d'Anglais,
de chevaliers mercenaires de Flandre et d'Allemagne et d'un fort contingent
de chevaliers gascons. L'armée anglo-gasconne part de Bergerac pour
une grande chevauchée qui doit la conduire dans le centre de la France,
en particulier dans les villes de Bourges et de Tours.
Avisé
de l'incursion, le roi de France, Jean le Bon, convoque le ban et l'arrière
ban. L'armée a rendez-vous le 1er septembre à Chartres. Jean
le Bon ne conserve que les troupes à cheval, qui s'élèvent
sans doute à plus de vingt mille chevaliers bien décidés
à trouver profit et gloire dans l'aventure. Et l'armée française
se dirige vers l'armée anglaise comptant bien la détruire.
Le
Prince Noir, quant à lui, revient de son expédition et se dirige
vers Bordeaux. Il passe à Châtellerault et va vers Poitiers,
sans savoir où se trouve le roi de France. Jean le Bon gagne Loches,
puis La Haye (Descartes) le 13 septembre, traverse la Vienne à Chauvigny,
et cherche à rallier Poitiers où il pense bien rencontrer l'armée
du Prince Noir.
Le
vendredi 16 septembre au soir, l'armée de Jean le Bon campe aux abords
de Poitiers. Quelques traînards français sont interceptés
par l'avant-garde du Prince Noir à la Chaboterie (ferme du Breuil l'Abbesse,
à Mignaloux-Beauvoir), et faits prisonniers. Les armées vont
alors s'affronter. Les Anglais rejoignent Savigny-Lévescault, à
peu de distance de Beauvoir, où ils passent la nuit.
La
mise en place
La
bataille était prévue pour le dimanche 18 septembre. Les Anglo-Gascons
quittent Savigny et se glissent à travers bois pour rejoindre le bois
de Nouaillé. Haies inextricables, buissons et vignes rendent la marche
difficile aux deux armées. Parmi les Anglo-Gascons, se trouvent des
archers gallois. Ils sont équipés de grands arcs de 1,80 m de
haut, en bois d'if, pouvant lancer des flèches en bois à pointe
de fer, à la cadence de douze à la minute. Ce sont des armes
redoutables, inconnues du continent, et qui avaient défait déjà
la chevalerie française dix ans plus tôt à Crécy.
La
grande armée française s'installe dans les champs de Beauvoir.
Elle est formée de chevaliers protégés par de lourdes
armures, arborant leurs bannières. Mais lorsqu'ils descendent de leurs
chevaux, ils ne sont guère mobiles. A sa tête, le roi Jean le
Bon, sûr de la victoire. Il tient conseil, répartit ses forces
en quatre batailles (groupes), avec une avant-garde mobile à cheval
commandée par le Connétable et les maréchaux, deux autres
corps de bataille avec les "quatre enfants de France", ses fils,
dont le jeune Philippe, âgé de 14 ans, et en quatrième,
la réserve royale, avec le roi lui-même.
Le
dimanche matin, Jean le Bon décide que le combat ne se fera pas à
cheval, mais à pied. Le roi se rendait-il compte que la présence
de haies gênerait le combat, ou voulait-il empêcher ses chevaliers
de s'enfuir?
Et
voici qu'à bride abattue, arrive de Poitiers le légat du Pape,
le cardinal de Talleyrand- Périgord, qui s'oppose à ce que la
bataille ait lieu un dimanche, en invoquant la trêve de Dieu et recherchant
la paix entre les deux belligérants. Après de nombreuses allées
et venues entre les deux armées ennemies, il obtient le report de la
bataille au lendemain.
Les
Français lui en ont voulu, prétextant qu'ainsi, il avait favorisé
les Anglais qui profitèrent de la circonstance pour creuser des trous
et fortifier leur campement. Les Anglais répliquèrent que ce
report ne les arrangea pas, car ils avaient très peu de vivres à
leur disposition. Ils accusèrent aussi l'armée française
d'avoir bénéficié, grâce à ce délai,
de la venue de chevaliers retardataires.
Lundi
19 septembre : la bataille
Les
différents récits sont contradictoires : il est donc impossible
de reconstituer la bataille sur le terrain. On peut cependant retenir
quelques épisodes.
1-
Un mouvement des Anglais au petit matin : ils tentent de passer leur butin
de l'autre côté du Miosson au gué de l'Omme (omme=
orme). Est-ce pour s'échapper vraiment ou une ruse?
2-
Voyant s'enfuir les Anglais, les Français, au lieu de se concentrer,
s'engagent dans le chemin bordé de haies, et deviennent une proie facile.
Un maréchal est tué, l'autre fait prisonnier. Premier désastre.
3-
Les deux corps de bataille s'engagent ensemble, peut-être entre la Cardinerie
et Bernon. Le désordre s'installe. La bataille tourne à l'avantage
du Prince Noir. Jean le Bon pense alors que la défaite est possible.
Il veut sauver ses fils en les envoyant à Chauvigny. Les aînés
obéissent, comme le Dauphin Charles de Normandie, le futur Charles
V. Mais le plus jeune, Philippe, âgé de 14 ans, refuse la retraite.
Sa bravoure en fera Philippe le Hardi, le futur duc de Bourgogne.
C'est
alors l'épisode du Champ Alexandre, lieu qui domine le Miosson et le
marais de Villeneuve. Le roi ne veut pas s'enfuir du champ de bataille. Le
combat devient un long corps à corps, à la hache d'armes. Blessé
et cerné de toutes parts, Jean le Bon doit abandonner la partie. Il
se rend à un chevalier originaire de l'Artois, au service des Anglais,
qui le conduit au prince de Galles.
Chargée
d'un énorme butin, l'armée anglo-gasconne se dispose à
rentrer à Bordeaux. Le Prince Noir accompagne un prisonnier de marque,
son "royal cousin" le roi de France Jean II qu'on surnomma le Bon,
c'est-à-dire le Brave. Sans attaquer Poitiers, l'armée victorieuse
se dirige vers Gençay, passe à Couhé et regagne la Guyenne.
"A
Poitiers, règne l'affliction. Les habitants enterrent les victimes
dans de grandes fosses communes, alors que la sépulture des nobles
et des chevaliers au nombre d'environ 170 est assurée aux Jacobins
et aux Cordeliers." (E. Carpentier)
Les
Gascons exigent des droits exorbitants sur la future rançon de Jean
le Bon. Le Prince Noir devra leur payer 10.000 écus d'or pour pouvoir
emmener le roi vaincu à Londres. Le prix de la défaite sera
énorme.
En
1360, par le traité de Brétigny, Jean le Bon doit céder
le quart de son royaume aux Anglais, c'est-à-dire la partie qui rejoint
la Guyenne à la Loire. Le Poitou se trouve donc anglais. Quant à
la rançon exigée pour libérer le roi maintenu prisonnier
à Londres, elle est fixée à trois millions d'écus
d'or.
Les
causes de la défaite 
Le
peuple, surpris, ne peut que constater la défaite du roi, et ne met
pas en doute sa vaillance. Mais cette opinion n'est pas unanime. Dans les
deux mois qui suivent la bataille, deux ouvrages paraissent.
Le
premier La complainte sur la bataille de Poitiers est d'inspiration populaire.
Il s'ordonne autour de deux idées : la première, c'est la trahison
présentée comme préparée de longue date. Les traîtres,
ce sont les nobles qui devraient défendre le peuple et en fait, vivent
dans le luxe et la débauche. L'autre thème, c'est la vaillance
du Roi, qui a sauvé l'honneur, car il ne s'est pas enfui.
Le
second ouvrage Tragicum argumentum de miserabili statu regni Francie est
écrit en latin par un clerc savant : François de Monte-Belluna
. Pour lui, la France vit une tragédie dont le roi n'est pas la
cause. La "déconfiture" est un jugement de Dieu. Le royaume
de France est puni à cause de ses péchés; tout le
monde est responsable : les nobles qui mènent une vie relâchée
et s'adonnent au luxe, le clergé pourri de vices, et le peuple
blasphémateur et vicieux également.
Sur
le moment, on n'a pas cherché, semble-t-il, d'explication militaire
ou politique à cette défaite. Les historiens, au XIXe et au
XXe siècle, se sont interrogés sur la personnalité de
Jean le Bon. Beaucoup ont vu en lui, un être borné, têtu,
instable, coléreux, et un mauvais tacticien. Il semble cependant que
la responsabilité de la défaite incombe à la composition
des deux armées.
L'armée
française est formée de combattants occasionnels, volontaires
et individualistes, équipés plus pour des tournois que pour
la guerre. C'est une armée très traditionnelle. L'armée
anglaise, elle, a su incorporer des armes nouvelles, les arcs gallois, qui
lui ont donné une supériorité incontestable. Elle est
soudée, car cela fait plusieurs semaines que ses éléments
combattent ensemble. D'autre part, il semble que les Anglais aient beaucoup
mieux tiré parti du terrain, en se donnant une position protégée
dans le bois, laissant le découvert et les haies et mauvais chemins
(Maupertuis) aux Français.
La
bataille de Nouaillé et les historiens
De
tout temps, les historiens se sont intéressés à la bataille
de Nouaillé. Nous allons essayer de voir comment ils en ont parlé.
Les
premiers chroniqueurs
La
bataille de Nouaillé fut d'abord connue grâce aux chroniques
de Froissart (mort en 1400) 4. En 1356, Froissart n'avait que 19 ans. Il ne
fut pas présent à la bataille, même s'il en donne l'impression.
Il a écrit sa chronique d'après d'autres récits du temps
et les renseignements qu'il recueillit auprès de témoins oculaires
de la bataille qu'il jugea dignes de confiance. Comme documents contemporains
des chroniques de Froissart, le colonel Babinet 5 cite la chronique du chanoine
liégeois Jean le Bel (1290-1370), celle des quatre premiers Valois,
les Grandes Chroniques de France, la chronique anonyme d'un moine de Malmesbury,
et la chronique rimée du héraut Jean Chandos.
La
bataille de Nouaillé racontée par Froissart (extraits) 
"Quand
ce vint le dimanche au matin, le roi de France qui grand désir avait
de combattre les Anglais, fit en son pavillon chanter messe moult solennellement
devant lui, et se acumenia [communia] et ses quatre fils. Après messe,
se traisent devers lui [se portèrent vers lui] les plus grands et les
plus prochains de son lignage, et moult d'autres qui y furent appelés.
Là, furent en conseil et en parlement un grand temps..."
Après le conseil, l'armée - Froissart dit "l'ost"
- se déploie.
"Sonnèrent
les trompettes parmi l'ost, dont s'armèrent toutes gens et montèrent
à cheval et vinrent sur les champs là où les bannières
ventelaient [flottaient]...
Là,
on put voir grand noblesse de belles armures, de riches armoiries, de bannières
et de pennons, de belle chevalerie et escurie, car là en était
toute la fleur de France, ne nuls chevaliers ni écuyers n'étaient
demeurés à l'hôtel [n'étaient restés chez
eux], si ils ne voulaient être déshonorés. Là furent
ordonnés par l'avis du connétable et des maréchaux de
France trois grosses batailles [unités de combats], en chacune avaient
seize mille hommes... Le roi, monté sur un blanc coursier...regardait
ses gens et louait Dieu de ce qu'il en voyait si grand foison...
"Le Prince de Galles avait là avec lui droite fleur de
chevalerie, ils n'étaient tout compte non plus de huit mille hommes;
et les Français étaient bien cinquante mil combattants, dont
il y avait plus de trois mil chevaliers."
La
bataille.
"Se
commença la bataille de toutes parts... Et chevauchèrent en
avant ceux qui devaient rompre la bataille des archers, et entrèrent
tout à cheval dedans le chemin où la grosse haie épaisse
était de deux côtés. Sitôt que ces gens d'armes
furent là embatus, archers commencèrent à traire [tirer]
a esploit [profit], et à mettre à oeuvre à deux lés
[côtés] de la haie, et à berser [tirer de l'arc] chevaux
et à enfiler tout ens [dans tout cela] de ces longues sagettes [flèches]
barbues. Ces chevaux qui trait étaient et qui les fers de ces longues
sagettes sentaient, ressongnaient [avaient peur] et ne voulaient avant aller.
Et se tournaient, les uns de travers les autres de côté, ou ils
cheaient [tombaient] et trébuchaient dessous leurs maîtres qui
ne pouvaient aider ne relever, ne onques ladite bataille des maréchaux
[les Français] ne put approcher la bataille du Prince ["le Prince
Noir", les Anglais]. Il y eut bien aucuns chevaliers et écuyers
bien montés, qui par force de chevaux passèrent outre et rompirent
la haie, et cuidèrent [essayèrent] approcher la bataille du
prince et ses bannières, mais ne le purent..."
La
fin de la bataille
"Ainsi fut cette bataille déconfite, qui fut aux champs de Beauvoir
et de Maupertuis à deux lieues de la cité de Poitiers, le vingt
et unième jour du mois de septembre, l'an de grâce Notre Seigneur
mil trois cent cinquante six.
Et,
fut là, morte, toute la fleur de la chevalerie de France : de quoi
le noble royaume fut durement affaibli et en grand misère et tribulations
échu. Avec le roi et son jeune fils monseigneur Philippe, eut [furent]
pris dix-sept comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers;
et y eut morts entre cinq mille et sept cents et six mille hommes, uns qu'autres
[des deux côtés]".
Il
faut opposer à ce texte au style coloré et chevaleresque de
Froissart, celui plus prosaïque du vainqueur de la bataille, le Prince
Noir. De retour à Bordeaux, il écrit aux bourgeois de Londres
le récit de son exploit :
"Les
batailles [c'est-à-dire les armées] demeurèrent de
part et d'autre toute la nuit, chacune à sa place, en sorte que
le lendemain autour de mi-prime, en raison du rapport des forces entre
lesdites batailles, personne ne voulait donner à l'autre l'avantage
d'entreprendre de venir l'un vers l'autre. Mais, par manque de ravitaillement
et pour bien d'autres raisons, nous nous mimes d'accord pour prendre notre
chemin en passant devant eux de telle manière que, s'ils voulaient
la bataille ou marcher vers nous en un lieu qui n'était pas très
grandement à notre désavantage, alors nous accepterions.
Et ainsi fut fait. Sur quoi la bataille se prit, l'avant-veille de la
Saint-Matthieu, et, loué en soit Dieu ! nos ennemis furent déconfits,
le roi et son fils furent pris et beaucoup d'autres grands seigneurs furent
tués ou pris".
Pour
terminer cette évocation de la bataille de Nouaillé par
Froissart, nous citerons un texte modernisé par le professeur Jean
Pitié.
La
fin de la bataille de Poitiers
"Pendant
qu'une partie des seigneurs français abandonnait le champ de bataille,
le roi de France, accompagné de son fils Philippe, âgé
de 14 ans à peine, continuait à se battre courageusement. Les
Anglais ne voulaient pas les tuer mais seulement les faire prisonniers, afin
d'exiger d'eux une grosse rançon. Finalement, un chevalier français,
mais au service des Anglais, s'adressa au roi en ces termes :
"-Sire,
sire, rendez-vous !
-A
qui me rendrai-je ? A qui ? Où est mon cousin le prince de Galles?
répondit le roi.
-Sire,
reprit le chevalier, il n'est pas ici, mais rendez-vous à moi, je vous
mènerai à lui.
-Et
je me rends à vous", répliqua le Roi de France en lui donnant
son gant droit.
Mais,
à ce moment là, beaucoup de chevaliers se précipitèrent
vers le Roi. Ils criaient tous : "Je l'ai pris, je l'ai pris" pour
faire croire que le Roi était leur prisonnier et toucher ainsi sa rançon.
Jean
le Bon fut enfin mené vers le Prince Noir, qui l'accueillit royalement
sous sa tente et lui offrit un bon repas. Pour l'honorer davantage encore,
le Prince refusa de s'asseoir à la table du Roi, et il le servait lui
même "aussi humblement qu'il le pouvait".
Pendant
ce temps les Anglais comptaient leurs prisonniers. Si grand en était
le nombre, qu'ils ne pouvaient les emmener tous. Alors, les chevaliers français
désignaient eux-mêmes le montant de leur rançon et s'engageaient
à se rendre prisonniers à Bordeaux, à la Noël prochaine,
s'ils ne pouvaient payer la somme fixée. Chaque prisonnier français
versait sa rançon à l'Anglais qui l'avait pris."
Un
champ de bataille difficile à repérer avec précision.
Froissart,
dans sa chronique écrite à la fin du XIVe siècle,
parle d'une bataille située "à deux lieues de Poitiers,
dans les champs de Beauvoir et de Maupertuis". Jean Bouchet, en 1524,
signale que "le Prince de Galles s'en alla parquer dans un champ
environné de vignes qu'on appelait Maupertuis, entre un petit village
appelé Beauvoir et l'abbaye de Nouaillé" 8. Bourgeois
de la Rochelle, en 1743, place la bataille à Carthage (sur la commune
de Savigny-Lévescault). Dom Fonteneau, à la fin du XVIIIe
siècle, la situe d'abord aussi près de Carthage, dans les
plaines de la Chabocière. Il signale que les gens du pays y voyaient
des fossés faits par les Anglais pour installer leur campement.
Il change plus tard d'avis, en situant la bataille, près de la
Cardinerie. Quant à Pierre Babault de Chaumont, en 1838, il identifie
des traces de retranchement près d'Availles, dans un bois nommé
les Châteliers. Ce n'est qu'au milieu du XIXe siècle que
la localisation de la bataille fut approximativement déterminée.
A
la recherche du trésor du Prince Noir La
bataille de Nouaillé n'intéressa pas que les passionnés
d'histoire. Le goût pour le Moyen Age, renouvelé au XIXe
siècle, allait provoquer sur les lieux présumés de
la bataille, des recherches où la curiosité s'alliait à
la cupidité. Et l'on se prit à rêver d'armures, d'armes
et trésors enfouis. Certaines de ces trouvailles, - car on peut
supposer qu'il y en eut d'autres -, ont été rapportées
dans les Bulletins de la Société des Antiquaires de l'Ouest.
C'est ainsi qu'en, 1883, Babinet signale que "près du chemin
de fer (nouvellement installé) et au delà en venant de Maupertuis,
à côté de la Masse ou Mare aux Anglais (?), une compagnie,
formée par quelques habitants de Poitiers, a vainement fouillé,
espérant exhumer des objets précieux. A gauche, on trouve
l'abreuvoir aux Anglais, où M. Bellaud, propriétaire de
la Cardinerie, a trouvé des armes et des fers à cheval d'un
modèle singulier...".
Il
signale aussi qu'un collectionneur s'est procuré "un gros sterling
d'argent frappé à Londres et trouvé à la Cardinerie,
et un demi-écu d'or découvert en 1869 entre Beauvoir et le bois
de Nouaillé".
L'escarboucle
du Roi Jean.
On
n'a peut-être pas trouvé la hache de Jean le Bon - ou du
moins, ça ne se sait pas - en revanche, une paysanne prétendait
avoir découvert au XVIIIe siècle, à deux pas de la
Cardinerie, l'escarboucle de ce roi, et l'avait vendue. (Une escarboucle
est une pierre précieuse correspondant au rubis qui brille d'un
vif éclat et qui possédait au Moyen Age des vertus magiques.
Elle servait à faire des bijoux, par exemple des colliers). La
supercherie ayant été découverte, cela donna lieu
à un gros procès.
Les
Anglais à la recherche du trésor du Prince Noir 
Enfin,
Mme Laglaine, de Poitiers, nous a signalé que sa mère lui avait
raconté qu'en 1902, deux radiesthésistes anglais, munis de l'autorisation
des gouvernements anglais et français, étaient venus pour découvrir
le trésor du Prince Noir évalué à "deux tonnes
d'or et qui aurait été caché à trente mètres
d'une tour". Sans doute pensaient-ils le trouver près d'une tour
de l'abbaye. Mais leurs baguettes furent inopérantes et les Anglais
revinrent chez eux bredouilles. Quelqu'un l'avait-il découvert avant
eux, ou bien les baguettes refusèrent-elles de livrer le secret? Il
n'y a pas que le trésor du Prince Noir qui serait enfoui dans le sol
de Nouaillé, celui du roi Jean le Bon y serait aussi, paraît-il!
Quand
les traces historiques disparaissent, la légende prend le relais. Bien
des lieux-dits relatifs à la bataille sont en fait nés au XIXe
siècle, comme la grotte du Prince Noir, l'abreuvoir aux Anglais...
Et que penser du puits des Bordes surnommé le puits de Coquin ou Coquin
de Puits que les Anglais avaient soi-disant empoisonné? Interrogez
quelques vieux Nobiliens, ils ont certainement encore quelque histoire merveilleuse
à vous raconter sur cette bataille qui fait toujours rêver.
Tourneur-Aumont,
"inventeur" de la bataille de Nouaillé
De
tous les historiens qui se sont penchés sur l'histoire de la bataille
de Nouaillé, il en est un qui y a attaché son nom, si bien qu'on
ne peut parler aujourd'hui de cette bataille, sans penser à celui qui
lui a consacré l'essentiel de ses recherches et lui a donné
un nouvel éclat. Chacun aura bien sûr reconnu Jean Tourneur-Aumont,
professeur d'histoire à la Faculté des Lettres de Poitiers.
Confrontant
les sources anciennes, suivant la vallée du Miosson et parcourant les
champs et les bois de Nouaillé, interrogeant ses habitants, Tourneur-Aumont
est parvenu après de patientes recherches à "reconstituer"
la bataille de Nouaillé. A sa façon bien sûr! car les
sources étant imprécises et ne se recoupant pas, il fallait
faire appel à l'imagination pour combler les lacunes historiques.
Grâce
à l'intervention de Tourneur-Aumont, la commune de Nouaillé
prenait en 1938 le nom de Nouaillé-Maupertuis, associant son abbaye
et sa bataille.
En
1940, paraissait le livre de Tourneur-Aumont : La bataille de Nouaillé,
qu'on peut lire comme un livre d'histoire ou un roman d'aventures. Devenu
président de la Société des Amis de Nouaillé,
fasciné par "sa" bataille, Tourneur-Aumont ne pouvait
que magnifier, hors de proportions, le roi vaincu en retournant la situation
finale humiliante. Pour lui, "le roi a toujours gardé son
sang-froid, ne s'est laissé attirer en aucun piège. Il peut
fuir. Il reste par esprit de sacrifice, sonnant un ralliement moral contre
les seigneurs anarchistes, pour les siens, sa dynastie, les chevaliers
loyalistes et ses successeurs rois. Moralement, ce fut Jean le Bon le
vrai vainqueur".
Jean
Tourneur-Aumont voulut reposer, non à Poitiers, mais dans le vieux
cimetière de Nouaillé, près de la Chapelle de Montvinard,
à peu de distance de ce champ de bataille qui lui fut si familier.
Sa tombe porte ces simples mots : J.M. Tourneur-Aumont - 1879-1946.
Si,
avec Tourneur-Aumont, un projecteur a été braqué
sur la bataille de Nouaillé, il ne faudrait pas croire que la recherche
historique se soit arrêtée avec lui. Cette bataille suscite
encore beaucoup d'interrogations. C'est pourquoi, même aujourd'hui,
les historiens continuent à tenter de percer ses mystères
(voir les recherches d'Elisabeth Carpentier) Un siècle de malheurs
(1356-1450)
La France après la bataille.

Après
la bataille, le dauphin Charles, fils aîné de Jean le Bon,
se trouve à dix-huit ans, à la tête d'un royaume en
plein désarroi, son père en captivité à Londres,
l'armée féodale totalement désorganisée, les
grandes familles décimées, le trésor à vide,
l'ensemble du pays en proie à la misère (Régine Pernoud)
Une
époque d'insécurité
Au
cours de la guerre de Cent Ans, l'insécurité qui règne
dans la région oblige les villes à consolider leurs fortifications.
Dans les campagnes, les églises constituent un lieu de refuge et beaucoup
se fortifient comme Bouresse qui dépendait de Nouaillé, Château
Larcher, etc.
En
1356, l'abbaye de Nouaillé devait présenter elle aussi une enceinte
fortifiée, dissuasive pour de simples pilleurs, mais peu capable de
résister à de puissantes armées comme celles qui venaient
d'arriver.
L'abbaye
a-t-elle été détruite?
Pourtant,
on se saura jamais si l'abbaye subit quelque dommage, car les archives sont
complètement muettes sur ce sujet. On est donc réduit à
des conjectures. Certains historiens, comme Thibaudeau en 1782, n'ont pas
hésité à écrire : "L'abbaye fut en proie
à la fureur des gens de guerre lors de la bataille de Poitiers... le
monastère ruiné..." Babault de Chaumont en 1840, est du
même avis : "L'abbaye est prise et pillée...". Ils
ne font en fait que reprendre l'affirmation de Dom Fonteneau qui parlait avant
eux de la "ruine de l'abbaye" occasionnée par la bataille.
L'abbaye
n'a peut-être pas subi de destructions lors de la bataille, mais il
apparaît bien probable qu'elle ait reçu des visites de soldats
intéressés par les vivres importants qu'elle détenait.
On sait que les Anglais en étaient démunis. Que le monastère
ait voulu éviter toute résistance, cela est bien possible, voire
même faire bonne figure aux Anglais, surtout quand on songe en quels
termes obséquieux l'abbé rend hommage, en 1363, au Prince de
Galles, devenu seigneur du Poitou. Mais la violence des temps obligeait à
bien des accommodements.
La
régression économique
Destructions
des gens de guerres, brigandages, violences de tous ordres affectent profondément
la vie dans les campagnes. Des terres sont abandonnées. Les friches
s'installent. Les moulins sont pillés, dévastés, comme
en 1361 celui de Baptresse (paroisse de Château-Larcher) qui appartenait
à l'abbaye. Aux guerres, s'ajoutent les maladies comme la peste noire
et autres pestilences et mortalités qui tuèrent bien plus que
les guerres, surtout au XVe siècle.
Bibliographie
:
La Bataille de Poitiers et la construction de la France J.M. TOURNEUR-AUMONT.
Publications de l'université de Poitiers
Historiographe de la Bataille de Poitiers
de Elisabeth CARPENTIER, professeur d'histoire médiévale
à l'Université de Poitiers
La bataille de Nouaillé par Froissart
La guerre de cent ans Jean FAVIER - chez Fayard
Jean le Bon Jean DEVIOSSE - Chez Fayard
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