LA GUERRE DE CENT ANS
ET LA BATAILLE DE NOUAILLE (1356)


Le mythe de la bataille de Nouaillé :
Le roi Jean Le Bon et son fils, Philippe,
"Père gardez-vous à droite, gardez-vous à gauche"

 

En 1356, Nouaillé fut le théâtre d'une des plus grandes défaites de l'histoire de France. Le roi de France lui-même, Jean Le Bon, fut fait prisonnier par les Anglais, et l'armée des chevaliers français fut anéantie. Pourquoi une telle bataille a-t-elle eu lieu, et pourquoi s'est-elle déroulée à Nouaillé? Quelles versions, les nombreux historiens qui l'ont étudiée, en ont-ils données? Quelles furent les conséquences de cette défaite? Avant d'essayer de répondre à ces questions, il est nécessaire d'examiner les relations franco-anglaises en cette première moitié du XIVe siècle.

Une querelle pour la succession au trône de France.
Tout a commencé en 1328, à la mort du dernier roi capétien - le troisième fils de Philippe le Bel - qui n'avait pas d'héritier mâle direct. Le roi d'Angleterre, Edouard III - qui se trouve être, par sa mère Isabelle de France, le petit fils de Philippe le Bel - réclame la couronne de France. Les barons français considèrent que la dignité du roi de France, comme celle de pape ou d'empereur, est trop haute pour pouvoir être transmissible par une femme (référence à la loi salique?). D'autre part, ils ne souhaitent pas un prince "qui n'est pas du royaume". C'est pourquoi ils choisissent le neveu de Philippe le Bel, Philippe VI de Valois. Edouard III conteste ce choix. De ce conflit, naît une longue guerre coupée de trêves que l'on a appelée : la guerre de Cent Ans 1.
Dans le royaume de France - qui couvre alors les 4/5 de la France d'aujourd'hui -, l'autorité du roi s'exerce d'abord dans "le domaine royal" : ce dernier, qui s'est bien agrandi depuis Hugues Capet, correspond aux 3/4 du royaume. Ailleurs, l'autorité du roi ne s'applique que d'une manière indirecte : en particulier en Bourgogne, en Bretagne, et en Flandre. Quant au fief de Guyenne - qui s'étend de Saintes à Dax -, il appartient toujours au roi d'Angleterre depuis le temps où Aliénor d'Aquitaine - après avoir divorcé du roi de France Louis VII - avait épousé en 1152, Henri Plantagenêt, comte d'Anjou et roi d'Angleterre.

Dans un premier temps, le roi d'Angleterre Edouard III, évincé du trône de France, paraît s'incliner devant le fait accompli. En 1329, il se reconnaît le vassal du roi de France en lui prêtant hommage pour la Guyenne. Puis en 1338, il renie cet hommage et prend de lui-même le titre de roi de France.

Les débuts de la guerre de Cent Ans
Sur le continent français, le roi d'Angleterre bénéficie d'atouts, avec deux têtes de pont, l'une en Guyenne, l'autre en Picardie (Ponthieu). Il a aussi le soutien des Flamands et de nombreux barons, normands et bretons. Ceci explique la facilité avec laquelle il peut débarquer des troupes en France. Celles-ci y mènent des chevauchées, sortes de razzias où elles pillent châteaux et abbayes. Outre le butin qu'elles procurent, les chevauchées anglaises ont un but politique : elles permettent au roi d'Angleterre d'affirmer sa puissance. Cette tactique de guerre, très mobile, surprend toujours le roi de France. Pour répondre aux incursions anglaises, il doit constituer, à chaque fois, sa propre armée - difficile à rassembler - en faisant appel à "ses fidèles vassaux" qui, de toute façon, n'y participent qu'à leur gré.

1346 : bataille de Crécy - saccage de Poitiers
1346 va être une année désastreuse pour le roi de France, Philippe VI de Valois. Les Anglais reprennent leurs chevauchées à travers la France. Le 26 août, c'est la défaite de Crécy : les archers du roi d'Angleterre, Edouard III, triomphent des chevaliers français gênés par leurs lourdes armures. Le 12 septembre, son frère, Henry de Lancastre, envahit la Saintonge et le Poitou, prend Lusignan, attaque Vivonne - qui préfère monnayer sa liberté - et s'empare de Poitiers. Le chroniqueur Jean le Bel raconte : "La ville fut prise de force, et plus de six cents hommes furent tués, vignerons, bouchers, gens de métiers et autres. La cité fut entièrement pillée, les églises brisées, tout y fut dévasté...les bourgeoises violées...Ils demeurèrent là pendant dix jours, puis ils s'en allèrent"

En regagnant Bordeaux, la même troupe incendie Montreuil-Bonnin... On pourrait citer bien d'autres agressions.

Dix ans plus tard, le 19 septembre 1356, avait lieu la bataille de Nouaillé que les historiens nationaux présentent comme la troisième bataille de Poitiers (après celle des Francs de Clovis contre les Wisigoths en 507, et celle de Charles Martel contre les Arabes en 732).

Les causes de la défaite de la bataille de Nouaillé
Dans le cadre des fêtes médiévales de Nouaillé, en juillet 1992, madame Elisabeth Carpentier, professeur d'histoire médiévale à l'Université de Poitiers, prononça une conférence sur le thème de la bataille. Nous en avons extrait l'essentiel pour rédiger la présentation qui suit.

1356 : Une défaite inexplicable pour les contemporains de l'événement

En 1356, la guerre de Cent Ans est commencée depuis près de vingt ans, mais elle n'est pas permanente. Le royaume de France est encore le grand royaume, le plus riche et le plus peuplé d'Occident. A côté, l'Angleterre n'est qu'un petit pays, bien moins riche et cinq fois moins peuplé. La défaite de Crécy avait frappé les imaginations. Celle de Nouaillé surprendra encore plus. Car, cette fois, le roi de France a été capturé. C'est une véritable catastrophe, une "déconfiture" comme on disait à l'époque, incompréhensible, et que l'on ne pouvait expliquer alors que par une trahison. Après six siècles, on cherche encore des explications.

On connaît la bataille de Nouaillé par des textes du temps : ce sont les chroniques, notamment celles de Froissart. Il faut y ajouter quelques textes et des lettres des participants (comme les deux, écrites par le Prince Noir) et quelques autres documents.

Le déroulement de la bataille
Les chevauchées anglaises reprennent. En 1356, le roi d'Angleterre, Edouard III, envoie en France ses deux fils : le duc de Lancastre en Normandie, et le prince de Galles - surnommé le Prince Noir, à cause de son armure - en Guyenne, où il rassemble, dès le mois d'août 1356, une armée de six à huit mille hommes composée d'Anglais, de chevaliers mercenaires de Flandre et d'Allemagne et d'un fort contingent de chevaliers gascons. L'armée anglo-gasconne part de Bergerac pour une grande chevauchée qui doit la conduire dans le centre de la France, en particulier dans les villes de Bourges et de Tours.

Avisé de l'incursion, le roi de France, Jean le Bon, convoque le ban et l'arrière ban. L'armée a rendez-vous le 1er septembre à Chartres. Jean le Bon ne conserve que les troupes à cheval, qui s'élèvent sans doute à plus de vingt mille chevaliers bien décidés à trouver profit et gloire dans l'aventure. Et l'armée française se dirige vers l'armée anglaise comptant bien la détruire.

Le Prince Noir, quant à lui, revient de son expédition et se dirige vers Bordeaux. Il passe à Châtellerault et va vers Poitiers, sans savoir où se trouve le roi de France. Jean le Bon gagne Loches, puis La Haye (Descartes) le 13 septembre, traverse la Vienne à Chauvigny, et cherche à rallier Poitiers où il pense bien rencontrer l'armée du Prince Noir.

Le vendredi 16 septembre au soir, l'armée de Jean le Bon campe aux abords de Poitiers. Quelques traînards français sont interceptés par l'avant-garde du Prince Noir à la Chaboterie (ferme du Breuil l'Abbesse, à Mignaloux-Beauvoir), et faits prisonniers. Les armées vont alors s'affronter. Les Anglais rejoignent Savigny-Lévescault, à peu de distance de Beauvoir, où ils passent la nuit.

La mise en place
La bataille était prévue pour le dimanche 18 septembre. Les Anglo-Gascons quittent Savigny et se glissent à travers bois pour rejoindre le bois de Nouaillé. Haies inextricables, buissons et vignes rendent la marche difficile aux deux armées. Parmi les Anglo-Gascons, se trouvent des archers gallois. Ils sont équipés de grands arcs de 1,80 m de haut, en bois d'if, pouvant lancer des flèches en bois à pointe de fer, à la cadence de douze à la minute. Ce sont des armes redoutables, inconnues du continent, et qui avaient défait déjà la chevalerie française dix ans plus tôt à Crécy.

La grande armée française s'installe dans les champs de Beauvoir. Elle est formée de chevaliers protégés par de lourdes armures, arborant leurs bannières. Mais lorsqu'ils descendent de leurs chevaux, ils ne sont guère mobiles. A sa tête, le roi Jean le Bon, sûr de la victoire. Il tient conseil, répartit ses forces en quatre batailles (groupes), avec une avant-garde mobile à cheval commandée par le Connétable et les maréchaux, deux autres corps de bataille avec les "quatre enfants de France", ses fils, dont le jeune Philippe, âgé de 14 ans, et en quatrième, la réserve royale, avec le roi lui-même.

Le dimanche matin, Jean le Bon décide que le combat ne se fera pas à cheval, mais à pied. Le roi se rendait-il compte que la présence de haies gênerait le combat, ou voulait-il empêcher ses chevaliers de s'enfuir?

Et voici qu'à bride abattue, arrive de Poitiers le légat du Pape, le cardinal de Talleyrand- Périgord, qui s'oppose à ce que la bataille ait lieu un dimanche, en invoquant la trêve de Dieu et recherchant la paix entre les deux belligérants. Après de nombreuses allées et venues entre les deux armées ennemies, il obtient le report de la bataille au lendemain.

Les Français lui en ont voulu, prétextant qu'ainsi, il avait favorisé les Anglais qui profitèrent de la circonstance pour creuser des trous et fortifier leur campement. Les Anglais répliquèrent que ce report ne les arrangea pas, car ils avaient très peu de vivres à leur disposition. Ils accusèrent aussi l'armée française d'avoir bénéficié, grâce à ce délai, de la venue de chevaliers retardataires.

Lundi 19 septembre : la bataille
Les différents récits sont contradictoires : il est donc impossible de reconstituer la bataille sur le terrain. On peut cependant retenir quelques épisodes.

1- Un mouvement des Anglais au petit matin : ils tentent de passer leur butin de l'autre côté du Miosson au gué de l'Omme (omme= orme). Est-ce pour s'échapper vraiment ou une ruse?

2- Voyant s'enfuir les Anglais, les Français, au lieu de se concentrer, s'engagent dans le chemin bordé de haies, et deviennent une proie facile. Un maréchal est tué, l'autre fait prisonnier. Premier désastre.

3- Les deux corps de bataille s'engagent ensemble, peut-être entre la Cardinerie et Bernon. Le désordre s'installe. La bataille tourne à l'avantage du Prince Noir. Jean le Bon pense alors que la défaite est possible. Il veut sauver ses fils en les envoyant à Chauvigny. Les aînés obéissent, comme le Dauphin Charles de Normandie, le futur Charles V. Mais le plus jeune, Philippe, âgé de 14 ans, refuse la retraite. Sa bravoure en fera Philippe le Hardi, le futur duc de Bourgogne.

C'est alors l'épisode du Champ Alexandre, lieu qui domine le Miosson et le marais de Villeneuve. Le roi ne veut pas s'enfuir du champ de bataille. Le combat devient un long corps à corps, à la hache d'armes. Blessé et cerné de toutes parts, Jean le Bon doit abandonner la partie. Il se rend à un chevalier originaire de l'Artois, au service des Anglais, qui le conduit au prince de Galles.

Chargée d'un énorme butin, l'armée anglo-gasconne se dispose à rentrer à Bordeaux. Le Prince Noir accompagne un prisonnier de marque, son "royal cousin" le roi de France Jean II qu'on surnomma le Bon, c'est-à-dire le Brave. Sans attaquer Poitiers, l'armée victorieuse se dirige vers Gençay, passe à Couhé et regagne la Guyenne.

"A Poitiers, règne l'affliction. Les habitants enterrent les victimes dans de grandes fosses communes, alors que la sépulture des nobles et des chevaliers au nombre d'environ 170 est assurée aux Jacobins et aux Cordeliers." (E. Carpentier)

Les Gascons exigent des droits exorbitants sur la future rançon de Jean le Bon. Le Prince Noir devra leur payer 10.000 écus d'or pour pouvoir emmener le roi vaincu à Londres. Le prix de la défaite sera énorme.

En 1360, par le traité de Brétigny, Jean le Bon doit céder le quart de son royaume aux Anglais, c'est-à-dire la partie qui rejoint la Guyenne à la Loire. Le Poitou se trouve donc anglais. Quant à la rançon exigée pour libérer le roi maintenu prisonnier à Londres, elle est fixée à trois millions d'écus d'or.

Les causes de la défaite
Le peuple, surpris, ne peut que constater la défaite du roi, et ne met pas en doute sa vaillance. Mais cette opinion n'est pas unanime. Dans les deux mois qui suivent la bataille, deux ouvrages paraissent.

Le premier La complainte sur la bataille de Poitiers est d'inspiration populaire. Il s'ordonne autour de deux idées : la première, c'est la trahison présentée comme préparée de longue date. Les traîtres, ce sont les nobles qui devraient défendre le peuple et en fait, vivent dans le luxe et la débauche. L'autre thème, c'est la vaillance du Roi, qui a sauvé l'honneur, car il ne s'est pas enfui.

Le second ouvrage Tragicum argumentum de miserabili statu regni Francie est écrit en latin par un clerc savant : François de Monte-Belluna . Pour lui, la France vit une tragédie dont le roi n'est pas la cause. La "déconfiture" est un jugement de Dieu. Le royaume de France est puni à cause de ses péchés; tout le monde est responsable : les nobles qui mènent une vie relâchée et s'adonnent au luxe, le clergé pourri de vices, et le peuple blasphémateur et vicieux également.

Sur le moment, on n'a pas cherché, semble-t-il, d'explication militaire ou politique à cette défaite. Les historiens, au XIXe et au XXe siècle, se sont interrogés sur la personnalité de Jean le Bon. Beaucoup ont vu en lui, un être borné, têtu, instable, coléreux, et un mauvais tacticien. Il semble cependant que la responsabilité de la défaite incombe à la composition des deux armées.

L'armée française est formée de combattants occasionnels, volontaires et individualistes, équipés plus pour des tournois que pour la guerre. C'est une armée très traditionnelle. L'armée anglaise, elle, a su incorporer des armes nouvelles, les arcs gallois, qui lui ont donné une supériorité incontestable. Elle est soudée, car cela fait plusieurs semaines que ses éléments combattent ensemble. D'autre part, il semble que les Anglais aient beaucoup mieux tiré parti du terrain, en se donnant une position protégée dans le bois, laissant le découvert et les haies et mauvais chemins (Maupertuis) aux Français.

La bataille de Nouaillé et les historiens
De tout temps, les historiens se sont intéressés à la bataille de Nouaillé. Nous allons essayer de voir comment ils en ont parlé.

Les premiers chroniqueurs
La bataille de Nouaillé fut d'abord connue grâce aux chroniques de Froissart (mort en 1400) 4. En 1356, Froissart n'avait que 19 ans. Il ne fut pas présent à la bataille, même s'il en donne l'impression. Il a écrit sa chronique d'après d'autres récits du temps et les renseignements qu'il recueillit auprès de témoins oculaires de la bataille qu'il jugea dignes de confiance. Comme documents contemporains des chroniques de Froissart, le colonel Babinet 5 cite la chronique du chanoine liégeois Jean le Bel (1290-1370), celle des quatre premiers Valois, les Grandes Chroniques de France, la chronique anonyme d'un moine de Malmesbury, et la chronique rimée du héraut Jean Chandos.

La bataille de Nouaillé racontée par Froissart (extraits)
"Quand ce vint le dimanche au matin, le roi de France qui grand désir avait de combattre les Anglais, fit en son pavillon chanter messe moult solennellement devant lui, et se acumenia [communia] et ses quatre fils. Après messe, se traisent devers lui [se portèrent vers lui] les plus grands et les plus prochains de son lignage, et moult d'autres qui y furent appelés. Là, furent en conseil et en parlement un grand temps..."
Après le conseil, l'armée - Froissart dit "l'ost" - se déploie.

"Sonnèrent les trompettes parmi l'ost, dont s'armèrent toutes gens et montèrent à cheval et vinrent sur les champs là où les bannières ventelaient [flottaient]...

Là, on put voir grand noblesse de belles armures, de riches armoiries, de bannières et de pennons, de belle chevalerie et escurie, car là en était toute la fleur de France, ne nuls chevaliers ni écuyers n'étaient demeurés à l'hôtel [n'étaient restés chez eux], si ils ne voulaient être déshonorés. Là furent ordonnés par l'avis du connétable et des maréchaux de France trois grosses batailles [unités de combats], en chacune avaient seize mille hommes... Le roi, monté sur un blanc coursier...regardait ses gens et louait Dieu de ce qu'il en voyait si grand foison...
"Le Prince de Galles avait là avec lui droite fleur de chevalerie, ils n'étaient tout compte non plus de huit mille hommes; et les Français étaient bien cinquante mil combattants, dont il y avait plus de trois mil chevaliers."

La bataille.
"Se commença la bataille de toutes parts... Et chevauchèrent en avant ceux qui devaient rompre la bataille des archers, et entrèrent tout à cheval dedans le chemin où la grosse haie épaisse était de deux côtés. Sitôt que ces gens d'armes furent là embatus, archers commencèrent à traire [tirer] a esploit [profit], et à mettre à oeuvre à deux lés [côtés] de la haie, et à berser [tirer de l'arc] chevaux et à enfiler tout ens [dans tout cela] de ces longues sagettes [flèches] barbues. Ces chevaux qui trait étaient et qui les fers de ces longues sagettes sentaient, ressongnaient [avaient peur] et ne voulaient avant aller. Et se tournaient, les uns de travers les autres de côté, ou ils cheaient [tombaient] et trébuchaient dessous leurs maîtres qui ne pouvaient aider ne relever, ne onques ladite bataille des maréchaux [les Français] ne put approcher la bataille du Prince ["le Prince Noir", les Anglais]. Il y eut bien aucuns chevaliers et écuyers bien montés, qui par force de chevaux passèrent outre et rompirent la haie, et cuidèrent [essayèrent] approcher la bataille du prince et ses bannières, mais ne le purent..."

La fin de la bataille
"Ainsi fut cette bataille déconfite, qui fut aux champs de Beauvoir et de Maupertuis à deux lieues de la cité de Poitiers, le vingt et unième jour du mois de septembre, l'an de grâce Notre Seigneur mil trois cent cinquante six.

Et, fut là, morte, toute la fleur de la chevalerie de France : de quoi le noble royaume fut durement affaibli et en grand misère et tribulations échu. Avec le roi et son jeune fils monseigneur Philippe, eut [furent] pris dix-sept comtes, sans les barons, les chevaliers et les écuyers; et y eut morts entre cinq mille et sept cents et six mille hommes, uns qu'autres [des deux côtés]".

Il faut opposer à ce texte au style coloré et chevaleresque de Froissart, celui plus prosaïque du vainqueur de la bataille, le Prince Noir. De retour à Bordeaux, il écrit aux bourgeois de Londres le récit de son exploit :

"Les batailles [c'est-à-dire les armées] demeurèrent de part et d'autre toute la nuit, chacune à sa place, en sorte que le lendemain autour de mi-prime, en raison du rapport des forces entre lesdites batailles, personne ne voulait donner à l'autre l'avantage d'entreprendre de venir l'un vers l'autre. Mais, par manque de ravitaillement et pour bien d'autres raisons, nous nous mimes d'accord pour prendre notre chemin en passant devant eux de telle manière que, s'ils voulaient la bataille ou marcher vers nous en un lieu qui n'était pas très grandement à notre désavantage, alors nous accepterions. Et ainsi fut fait. Sur quoi la bataille se prit, l'avant-veille de la Saint-Matthieu, et, loué en soit Dieu ! nos ennemis furent déconfits, le roi et son fils furent pris et beaucoup d'autres grands seigneurs furent tués ou pris".

Pour terminer cette évocation de la bataille de Nouaillé par Froissart, nous citerons un texte modernisé par le professeur Jean Pitié.

La fin de la bataille de Poitiers
"Pendant qu'une partie des seigneurs français abandonnait le champ de bataille, le roi de France, accompagné de son fils Philippe, âgé de 14 ans à peine, continuait à se battre courageusement. Les Anglais ne voulaient pas les tuer mais seulement les faire prisonniers, afin d'exiger d'eux une grosse rançon. Finalement, un chevalier français, mais au service des Anglais, s'adressa au roi en ces termes :

"-Sire, sire, rendez-vous !

-A qui me rendrai-je ? A qui ? Où est mon cousin le prince de Galles? répondit le roi.

-Sire, reprit le chevalier, il n'est pas ici, mais rendez-vous à moi, je vous mènerai à lui.

-Et je me rends à vous", répliqua le Roi de France en lui donnant son gant droit.

Mais, à ce moment là, beaucoup de chevaliers se précipitèrent vers le Roi. Ils criaient tous : "Je l'ai pris, je l'ai pris" pour faire croire que le Roi était leur prisonnier et toucher ainsi sa rançon.

Jean le Bon fut enfin mené vers le Prince Noir, qui l'accueillit royalement sous sa tente et lui offrit un bon repas. Pour l'honorer davantage encore, le Prince refusa de s'asseoir à la table du Roi, et il le servait lui même "aussi humblement qu'il le pouvait".

Pendant ce temps les Anglais comptaient leurs prisonniers. Si grand en était le nombre, qu'ils ne pouvaient les emmener tous. Alors, les chevaliers français désignaient eux-mêmes le montant de leur rançon et s'engageaient à se rendre prisonniers à Bordeaux, à la Noël prochaine, s'ils ne pouvaient payer la somme fixée. Chaque prisonnier français versait sa rançon à l'Anglais qui l'avait pris."

Un champ de bataille difficile à repérer avec précision.
Froissart, dans sa chronique écrite à la fin du XIVe siècle, parle d'une bataille située "à deux lieues de Poitiers, dans les champs de Beauvoir et de Maupertuis". Jean Bouchet, en 1524, signale que "le Prince de Galles s'en alla parquer dans un champ environné de vignes qu'on appelait Maupertuis, entre un petit village appelé Beauvoir et l'abbaye de Nouaillé" 8. Bourgeois de la Rochelle, en 1743, place la bataille à Carthage (sur la commune de Savigny-Lévescault). Dom Fonteneau, à la fin du XVIIIe siècle, la situe d'abord aussi près de Carthage, dans les plaines de la Chabocière. Il signale que les gens du pays y voyaient des fossés faits par les Anglais pour installer leur campement. Il change plus tard d'avis, en situant la bataille, près de la Cardinerie. Quant à Pierre Babault de Chaumont, en 1838, il identifie des traces de retranchement près d'Availles, dans un bois nommé les Châteliers. Ce n'est qu'au milieu du XIXe siècle que la localisation de la bataille fut approximativement déterminée.

A la recherche du trésor du Prince Noir La bataille de Nouaillé n'intéressa pas que les passionnés d'histoire. Le goût pour le Moyen Age, renouvelé au XIXe siècle, allait provoquer sur les lieux présumés de la bataille, des recherches où la curiosité s'alliait à la cupidité. Et l'on se prit à rêver d'armures, d'armes et trésors enfouis. Certaines de ces trouvailles, - car on peut supposer qu'il y en eut d'autres -, ont été rapportées dans les Bulletins de la Société des Antiquaires de l'Ouest. C'est ainsi qu'en, 1883, Babinet signale que "près du chemin de fer (nouvellement installé) et au delà en venant de Maupertuis, à côté de la Masse ou Mare aux Anglais (?), une compagnie, formée par quelques habitants de Poitiers, a vainement fouillé, espérant exhumer des objets précieux. A gauche, on trouve l'abreuvoir aux Anglais, où M. Bellaud, propriétaire de la Cardinerie, a trouvé des armes et des fers à cheval d'un modèle singulier...".

Il signale aussi qu'un collectionneur s'est procuré "un gros sterling d'argent frappé à Londres et trouvé à la Cardinerie, et un demi-écu d'or découvert en 1869 entre Beauvoir et le bois de Nouaillé".

L'escarboucle du Roi Jean.

On n'a peut-être pas trouvé la hache de Jean le Bon - ou du moins, ça ne se sait pas - en revanche, une paysanne prétendait avoir découvert au XVIIIe siècle, à deux pas de la Cardinerie, l'escarboucle de ce roi, et l'avait vendue. (Une escarboucle est une pierre précieuse correspondant au rubis qui brille d'un vif éclat et qui possédait au Moyen Age des vertus magiques. Elle servait à faire des bijoux, par exemple des colliers). La supercherie ayant été découverte, cela donna lieu à un gros procès.

Les Anglais à la recherche du trésor du Prince Noir
Enfin, Mme Laglaine, de Poitiers, nous a signalé que sa mère lui avait raconté qu'en 1902, deux radiesthésistes anglais, munis de l'autorisation des gouvernements anglais et français, étaient venus pour découvrir le trésor du Prince Noir évalué à "deux tonnes d'or et qui aurait été caché à trente mètres d'une tour". Sans doute pensaient-ils le trouver près d'une tour de l'abbaye. Mais leurs baguettes furent inopérantes et les Anglais revinrent chez eux bredouilles. Quelqu'un l'avait-il découvert avant eux, ou bien les baguettes refusèrent-elles de livrer le secret? Il n'y a pas que le trésor du Prince Noir qui serait enfoui dans le sol de Nouaillé, celui du roi Jean le Bon y serait aussi, paraît-il!

Quand les traces historiques disparaissent, la légende prend le relais. Bien des lieux-dits relatifs à la bataille sont en fait nés au XIXe siècle, comme la grotte du Prince Noir, l'abreuvoir aux Anglais... Et que penser du puits des Bordes surnommé le puits de Coquin ou Coquin de Puits que les Anglais avaient soi-disant empoisonné? Interrogez quelques vieux Nobiliens, ils ont certainement encore quelque histoire merveilleuse à vous raconter sur cette bataille qui fait toujours rêver.

Tourneur-Aumont, "inventeur" de la bataille de Nouaillé
De tous les historiens qui se sont penchés sur l'histoire de la bataille de Nouaillé, il en est un qui y a attaché son nom, si bien qu'on ne peut parler aujourd'hui de cette bataille, sans penser à celui qui lui a consacré l'essentiel de ses recherches et lui a donné un nouvel éclat. Chacun aura bien sûr reconnu Jean Tourneur-Aumont, professeur d'histoire à la Faculté des Lettres de Poitiers.

Confrontant les sources anciennes, suivant la vallée du Miosson et parcourant les champs et les bois de Nouaillé, interrogeant ses habitants, Tourneur-Aumont est parvenu après de patientes recherches à "reconstituer" la bataille de Nouaillé. A sa façon bien sûr! car les sources étant imprécises et ne se recoupant pas, il fallait faire appel à l'imagination pour combler les lacunes historiques.

Grâce à l'intervention de Tourneur-Aumont, la commune de Nouaillé prenait en 1938 le nom de Nouaillé-Maupertuis, associant son abbaye et sa bataille.
En 1940, paraissait le livre de Tourneur-Aumont : La bataille de Nouaillé, qu'on peut lire comme un livre d'histoire ou un roman d'aventures. Devenu président de la Société des Amis de Nouaillé, fasciné par "sa" bataille, Tourneur-Aumont ne pouvait que magnifier, hors de proportions, le roi vaincu en retournant la situation finale humiliante. Pour lui, "le roi a toujours gardé son sang-froid, ne s'est laissé attirer en aucun piège. Il peut fuir. Il reste par esprit de sacrifice, sonnant un ralliement moral contre les seigneurs anarchistes, pour les siens, sa dynastie, les chevaliers loyalistes et ses successeurs rois. Moralement, ce fut Jean le Bon le vrai vainqueur".

Jean Tourneur-Aumont voulut reposer, non à Poitiers, mais dans le vieux cimetière de Nouaillé, près de la Chapelle de Montvinard, à peu de distance de ce champ de bataille qui lui fut si familier. Sa tombe porte ces simples mots : J.M. Tourneur-Aumont - 1879-1946.

Si, avec Tourneur-Aumont, un projecteur a été braqué sur la bataille de Nouaillé, il ne faudrait pas croire que la recherche historique se soit arrêtée avec lui. Cette bataille suscite encore beaucoup d'interrogations. C'est pourquoi, même aujourd'hui, les historiens continuent à tenter de percer ses mystères (voir les recherches d'Elisabeth Carpentier) Un siècle de malheurs (1356-1450)

La France après la bataille.

Après la bataille, le dauphin Charles, fils aîné de Jean le Bon, se trouve à dix-huit ans, à la tête d'un royaume en plein désarroi, son père en captivité à Londres, l'armée féodale totalement désorganisée, les grandes familles décimées, le trésor à vide, l'ensemble du pays en proie à la misère (Régine Pernoud)

Une époque d'insécurité
Au cours de la guerre de Cent Ans, l'insécurité qui règne dans la région oblige les villes à consolider leurs fortifications. Dans les campagnes, les églises constituent un lieu de refuge et beaucoup se fortifient comme Bouresse qui dépendait de Nouaillé, Château Larcher, etc.

En 1356, l'abbaye de Nouaillé devait présenter elle aussi une enceinte fortifiée, dissuasive pour de simples pilleurs, mais peu capable de résister à de puissantes armées comme celles qui venaient d'arriver.

L'abbaye a-t-elle été détruite?
Pourtant, on se saura jamais si l'abbaye subit quelque dommage, car les archives sont complètement muettes sur ce sujet. On est donc réduit à des conjectures. Certains historiens, comme Thibaudeau en 1782, n'ont pas hésité à écrire : "L'abbaye fut en proie à la fureur des gens de guerre lors de la bataille de Poitiers... le monastère ruiné..." Babault de Chaumont en 1840, est du même avis : "L'abbaye est prise et pillée...". Ils ne font en fait que reprendre l'affirmation de Dom Fonteneau qui parlait avant eux de la "ruine de l'abbaye" occasionnée par la bataille.

L'abbaye n'a peut-être pas subi de destructions lors de la bataille, mais il apparaît bien probable qu'elle ait reçu des visites de soldats intéressés par les vivres importants qu'elle détenait. On sait que les Anglais en étaient démunis. Que le monastère ait voulu éviter toute résistance, cela est bien possible, voire même faire bonne figure aux Anglais, surtout quand on songe en quels termes obséquieux l'abbé rend hommage, en 1363, au Prince de Galles, devenu seigneur du Poitou. Mais la violence des temps obligeait à bien des accommodements.

La régression économique

Destructions des gens de guerres, brigandages, violences de tous ordres affectent profondément la vie dans les campagnes. Des terres sont abandonnées. Les friches s'installent. Les moulins sont pillés, dévastés, comme en 1361 celui de Baptresse (paroisse de Château-Larcher) qui appartenait à l'abbaye. Aux guerres, s'ajoutent les maladies comme la peste noire et autres pestilences et mortalités qui tuèrent bien plus que les guerres, surtout au XVe siècle.

Bibliographie :
La Bataille de Poitiers et la construction de la France J.M. TOURNEUR-AUMONT. Publications de l'université de Poitiers
Historiographe de la Bataille de Poitiers
de Elisabeth CARPENTIER, professeur d'histoire médiévale à l'Université de Poitiers
La bataille de Nouaillé par Froissart
La guerre de cent ans Jean FAVIER - chez Fayard
Jean le Bon Jean DEVIOSSE - Chez Fayard